PERIODE 1921 - 1977
Le cercle Potemkine est un des plus anciens cercles d'échecs de la région parisienne. Il doit son nom à un joueur russe de bon niveau, bien connu en son temps dans les milieux échiquéens de Saint- Pétersbourg au début du siècle dernier. Suite à la révolution, il a émigré à Paris comme beaucoup de ses compatriotes. Parmi ceux ci, il y avait de nombreux amateurs du noble jeu et il les recevait chez lui pour la pratique du jeu d'échecs à partir de 1921. A son décès en 1926, ses amis ont alors décidé de créer un cercle d'échecs portant son nom et le cercle se réunissait pour un certain temps au Conservatoire russe de Paris.
A l'époque, les quelques cercles existants dans la région parisienne étaient situés essentiellement dans Paris même. Ils étaient installés presque toujours dans des cafés et des salles étaient mises à leur disposition. C'était d'ailleurs conforme aux habitudes du monde entier. Le Café de la Régence, par exemple, était célèbre dans le monde entier. Le Café de la Régence a disparu après la seconde guerre mondiale, ce que l'on peut regretter vivement, car il a été fréquenté par les plus grands joueurs de diverses époques comme Philidor, Lebreton, Deschappelles, Labourdonnais, mais également par des hommes célèbres comme Napoléon, Diderot et beaucoup d'autres.
Il faut dire que l'émigration russe a beaucoup apporté aux Echecs en France et particulièrement à Paris. Des Grands-Maîtres comme Alekhine, Bernstein, Tartacover ont non seulement joué en France mais ont aussi contribué au progrès des Echecs par leurs livres et leurs écrits. Il faut souligner le rôle très important joué par le Maître Znosko-Borovski par ses écrits à la portée de tous, par ses voyages en Province et par ses nombreuses parties simultanées un peu partout en France. On peut affirmer qu'il a pris une part importante dans le développement de cet art. Le Maître Baratz était aussi à l'époque un des meilleurs joueurs, sinon le meilleur à un moment donné, il était également sculpteur et a fait des travaux sur la sépulture d'Alekhine au cimetière de Montparnasse.
L'influence d'Alekhine et de Voisin a été très importante pour la création de la Fédération mondiale des Echecs en 1924, date évidemment essentielle dans l'histoire du jeu d'échecs et à cette occasion un tournoi avait été organisé. Tous les grands joueurs cités auparavant ont bien sûr participé activement à la vie du cercle Potemkine. Znosko-Borovski, notamment, en a été d'ailleurs le secrétaire général inamovible.
On imagine facilement le plaisir qu'éprouvaient les amateurs à jouer dans l'équipe du cercle dont les premiers échiquiers étaient tenus par les Grands-Maîtres Bernstein et Tartacover quand ils étaient disponibles. Cette équipe gagna d'ailleurs le championnat de Paris des clubs.
Alekhine venait de temps en temps au cercle pour travailler à la rédaction de ses livres, et bien entendu, le cercle profitait du passage à Paris d'un homme aussi célèbre dans les Echecs. Le cercle l'invitait et lui demandait de consacrer un peu de temps pour faire des conférences et pour partager ses souvenirs.
Le grand Emanuel Lasker - champion du monde pendant 29 ans - quittant l'Allemagne hitlérienne pour les Etats-Unis, et de passage à Paris, a fait à notre demande une conférence mémorable et d'un intérêt exceptionnel dans le lycée russe de Paris.
Nous pouvons également citer un Grand-Maître, que nous avions connu jeune et qui avait grandi sous nos yeux, Rossolimo, avant qu'il n'aille s'installer aux Etats-Unis, et avec lequel beaucoup d'entre nous avions l'occasion et le plaisir de jouer.
Je me rappelle souvent de la petite fête organisée à l'occasion du 10ème anniversaire de la création du cercle et du tournoi éclair organisé à cette occasion où participaient des joueurs amis comme Baratz, un des plus forts parisiens de l'époque, et surtout une jeune fille de grand talent, mademoiselle de Silans, devenue après la guerre, une des meilleures joueuses du monde - sinon en réalité la meilleure.
Il serait injuste cependant de ne parler que des célébrités échiquéennes. Les autres membres ordinaires méritent aussi que l'on dise quelques mots sur eux. Les plus âgés étaient souvent des hommes aux noms bien connus sinon même célèbres : familles anciennes ou hommes politiques ayant joué un rôle dans le passé plus ou moins lointain ou proche. Parmi les jeunes, certains ont eu une carrière réussie et même brillante en France en dehors du jeu des rois. Je citerais par exemple, le nom de Krasner, grand mathématicien, professeur à l'université de Clermont-Ferrand et de Paris. Il enseignait aux étudiants de troisième cycle, dirigeait la préparation de leur thèse de doctorat et était connu dans le monde entier par les spécialistes dans son domaine. Il faisait très souvent des conférences aux Etats-Unis, en Europe et au Canada. Je me rappelle une fois, qu'arrivant fatigué de Clermont-Ferrand pour jouer dans l'équipe du cercle, il s'endormait pendant que son adversaire réfléchissait et que l'on était obligé de le réveiller quand c'était à son tour de jouer. Voici un exemple de l'amitié qui régnait parmi le cercle. Je citerai encore le nom de Krasner. Il versait la cotisation d'un joueur installé définitivement au Venezuela pour qu'il fasse encore partie du cercle. Je citerai aussi le cas d'un artiste de talent, Vassilioff, peintre, dessinateur et sculpteur qui, bien qu'installé aux Etats-Unis après la guerre, n'a jamais cessé de s'intéresser au cercle et de demander de ses nouvelles jusqu'à sa mort à 95 ans et, bien entendu, il nous rendait visite lors de ses voyages à Paris. Je me rappelle de l'un de nous, Georges Fuchs, mon camarade au lycée russe. Bien que très occupé par sa vie professionnelle, il jouait autrement en s'occupant de la création artistique, études et problèmes, et avait acquis une réputation internationale. Europe-Echecs d'ailleurs, lui avait consacré un grand article il y a quelques années comme auteur d'études, mais sa vraie spécialité était la composition de problèmes thématiques multi-coups. Il obtient le 1er prix lors d'un match France-Espagne de problèmes en deux coups.
Vint la guerre, l'activité du cercle fut suspendue et ne repris qu'au retour de la paix. Notre Cercle qui avait déménagé maintes fois depuis sa création fut quelques fois très bien installé. Place de l'Hôtel de Ville par exemple, au sous-sol d'un grand café, où l'on s'attardait jusqu'au petit matin. J'ai connu des amateurs qui revenaient ensuite chez eux assez loin, à pieds, l'un d'eux jusqu'à Meudon.
Le Cercle bénéficiait aussi de l'arrivée de nouveaux émigrants russes. Ces derniers ont beaucoup fait pour la réussite du Cercle puis le Cercle a été enrichi de plus en plus par l'apport de membres d'origine française.
Comment ne pas se rappeler que la fille d'un de nos membres, officier de la marine impériale, très apprécié et très bon joueur, affecté bien après à l'ambassade de France à Moscou, devint l'épouse du 12ème champion du monde, Boris Spassky, devenu français depuis et que tous les joueurs connaissent et apprécient beaucoup.
Malheureusement, tout n'a pas été aussi glorieux, comme l'histoire assez triste de l'un de nos membres, Efron, et de sa femme Marina Tsvetaieva, considérée comme l'une des plus grandes poétesses russes du siècle dernier avec Anna Achmatova. Marina Tsvetaieva nous fut présentée par son mari à la conférence de Lasker au Conservatoire russe de Paris.
Le premier tournoi auquel j'ai pu assister, alors que j'étais lycéen, fut organisé en 1925 dans le pavillon vitré du Palais Royal, et fut gagné par Alekhine, qui n'était pas encore champion du monde.
Krasner, grand mathématicien, ses voyages, ses chats, ses livres, ses réceptions, les discours élogieux à ses obsèques. Au Colisée, la simultanée d'Alekhine sur 60 échiquiers avec 5 consultants sur chaque échiquier, notre Cercle ayant fait Nulle.
Le Cercle fut champion de Paris avant la guerre et également en 1976-1977 à son cinquantième anniversaire. J'ai connu le Cercle, rue de l'Assomption tout près du lycée russe de l'époque.
En 1976-1977, le cercle a remporté à nouveau la 1ère place au championnat de Paris Ile-de-France, le championnat individuel des jeunes remporté par Didier Chevallier et le championnat individuel de Paris remporté par Georges Nora. C'était vraiment une bonne façon de fêter le cinquantenaire du Cercle.
Il faut aussi signaler les succès remportés par certains de ses membres dans le jeu par correspondance. Alexandre Khazoff, ingénieur de l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées et travaillant dans les colonies, était souvent empêché de jouer en France, a obtenu d'excellents résultats dans ce domaine en gagnant parties et tournois et encore davantage Eugène Savostianoff qui non seulement a obtenu de grands succès dans ce domaine mais qui a également joué plus d'une fois aux premiers échiquiers dans l'équipe de France et a obtenu le titre de Maître International par correspondance.
Très fort joueur, Chkaff connaissait un très grand nombre de langues.
Bernstein me récita un soir pendant que je l'accompagnais chez lui la partie qu'il avait gagné en 1903 contre le grand joueur russe Tchigorine.